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DU CACHEMIRE AU CAUCASE : L'INDE BOOSTE LE COMEBACK ARMÉNIEN

3 Avril 2025 16:04 (UTC+01:00)
DU CACHEMIRE AU CAUCASE : L'INDE BOOSTE LE COMEBACK ARMÉNIEN
DU CACHEMIRE AU CAUCASE : L'INDE BOOSTE LE COMEBACK ARMÉNIEN

Paris / La Gazette

Mars 2025. Une délégation militaire arménienne débarque en Inde pour une tournée stratégique qui ne passe pas inaperçue : visites de la prestigieuse High Altitude Warfare School (HAWS) à Gulmarg, échanges avec la redoutable brigade indienne Shatrujeet, unité d’élite des forces spéciales… Bref, une tournée qui fait jaser dans les cercles géopolitiques du Caucase du Sud.

Et pour cause : ce rapprochement ne ressemble en rien à une simple poignée de main protocolaire. C’est le signe clair d’un virage dans la doctrine militaire d’Erevan, une tentative assumée de combler ses lacunes après les défaites cuisantes de 2020 et 2022 face à l’Azerbaïdjan. L’Arménie mise désormais sur une montée en puissance asymétrique, tandis que l’Inde cherche à s’inviter dans le grand jeu du Caucase. Un deal à double sens, où la formation des forces spéciales arméniennes à HAWS devient un geste autant tactique que géopolitique.

Alors, cette alliance, fantasme ou game-changer pour la région ? Quel impact réel sur l’équilibre militaire au Caucase ? Et surtout, quelle menace pour Bakou ? Pour y voir clair, zoom sur les intérêts croisés, les calculs de New Delhi et la mutation militaire d’Erevan.

Inde–Arménie : deux ambitions, un même terrain de jeu

L’Inde muscle son jeu sur l’échiquier eurasien

New Delhi voit dans le Caucase du Sud bien plus qu’une simple périphérie géographique. Trois enjeux majeurs la motivent :

1. Géoconnectivité et routes alternatives
Face à l’étau Chine–Pakistan, l’Inde cherche à se dégager des corridors traditionnels et à bâtir ses propres axes. L’INSTC (International North-South Transport Corridor) prend ici toute son importance — et l’Arménie espère bien y jouer les plaques tournantes.

2. Contenir l’axe Bakou–Ankara–Islamabad
Le triangle Turquie–Azerbaïdjan–Pakistan est perçu à New Delhi comme un rival stratégique. Islamabad ne reconnaît pas l’Arménie et soutient activement Bakou ; Ankara joue les parrains sécuritaires. Résultat : l’Inde contrebalance en tissant des liens militaires avec Erevan. Un coup pour contrer Islamabad sans confrontation directe.

3. Export d’armement et soft power militaire
L’Inde veut devenir un poids lourd de la défense mondiale. Drones, artillerie, systèmes antiaériens : New Delhi pousse ses pions à l’export, et l’Arménie est l’un de ses rares clients réceptifs. Une vitrine idéale pour montrer aux Occidentaux que l’Inde sait jouer dans la cour des grands, jusque sur les marges de l’OTAN.

L’Arménie cherche un nouveau parrain, sans les chaînes

Depuis 2022, Erevan prend ses distances avec Moscou. La passivité de l’OTSC, le désengagement russe dans la région… L’Arménie n’y croit plus. Place donc à une diplomatie de diversification tous azimuts :

  • Coopération militaire approfondie avec la France et l’Inde ;
  • Achats d’armes indiennes : lance-roquettes Pinaka, munitions rôdeuses, radars, missiles antichar ;
  • Formations dans des centres étrangers.

New Delhi devient un joker stratégique : pas d’obligations d’alliance, mais une technologie de pointe et des moyens. L’Arménie, consciente de son retard global face à l’Azerbaïdjan, mise sur un renforcement ciblé de ses unités spéciales. L’idée ? Gagner là où ça fait mal, avec moins de moyens mais plus de précision.

SSO + haute montagne = la nouvelle carte d’Erevan

Pourquoi les forces spéciales ?

La défaite de 2020 et les combats dans le Syunik en 2022 ont mis en lumière les failles béantes de l’armée arménienne :

  • Manque de mobilité, doctrine obsolète ;
  • Mauvaise préparation aux guerres de manœuvre, en terrain escarpé ;
  • Incapacité à déployer des unités tactiques autonomes.

Les SSO (forces spéciales) sont censées combler ces lacunes :

  • Petits groupes ultra-mobiles opérant sans soutien ;
  • Experts en sabotage, reconnaissance, guidage d’artillerie, opérations derrière les lignes ;
  • Effet psychologique et démoralisation de l’ennemi.

La priorité ? Les unités de montagne, capables d’agir en terrain difficile : Karabakh, Syunik, Gegharkunik, Lori… L’enjeu est autant stratégique que symbolique.

HAWS, ou comment survivre à 5000 mètres d’altitude

La High Altitude Warfare School, installée à Gulmarg au Cachemire, c’est un peu le Saint-Cyr de la guerre en montagne. Une référence mondiale, notamment pour :

  • L’acclimatation à très haute altitude (jusqu’à 5000 m) ;
  • L’entraînement en terrains extrêmes (rochers, neiges éternelles) ;
  • Le savoir-faire en survie, mobilité, raids nocturnes ;
  • Les techniques d’alpinisme militaire et de camouflage ;
  • L’apprentissage du silence radio et des embuscades.

Formée aux côtés d’instructeurs britanniques, français et américains, la HAWS est un tremplin vers une armée plus agile, plus rusée, plus létale. Reste à savoir si Erevan saura intégrer ces savoir-faire dans une réforme militaire plus large — car sans cadre cohérent, même les meilleures unités restent des coups d’épée dans l’eau.

Le partenariat Inde–Arménie n’est pas juste un flirt diplomatique. C’est un pari risqué mais potentiellement payant : pour Erevan, un moyen de relancer la machine militaire et de changer les règles du jeu ; pour New Delhi, une manœuvre d’influence dans une région clé. Reste à voir si ce duo improbable saura bousculer la dynamique régionale — ou si l’ombre du passé retombera, une fois encore, sur les montagnes du Caucase.

VS Azerbaïdjan – VS Arméniens : duel à haute altitude

L’armée azerbaïdjanaise : suprématie affirmée, expérience de terrain

Depuis la guerre de 2020, Bakou ne s’est pas contenté de sabrer le champagne. Le pays a enclenché une refonte musclée de son appareil militaire, avec un focus très clair sur les opérations en montagne. Quelques jalons :

  • Déploiement d’une présence militaire permanente au Karabakh, avec des infrastructures conçues pour le combat en haute altitude toute l’année ;
  • Mise en place d’un système intégré combinant drones, artillerie, missiles et IA, avec une exploitation intensive du renseignement ;
  • Montée en puissance des forces spéciales (SSO), aguerries par les combats et entraînées aux côtés des unités turques et pakistanaises ;
  • Modernisation logistique, notamment dans les zones reculées et difficiles d’accès ;
  • Création de groupes tactiques flexibles, taillés pour les assauts en terrain montagneux à fort dénivelé.

Et ce n’est pas juste de la théorie. L’Azerbaïdjan a mené plusieurs manœuvres en terrain difficile :

  • "Sarsılmaz Qardaşlıq" (2021) : opérations d’assaut en montagne ;
  • "Mustafa Kemal Atatürk 2023" : tactiques de sabotage au-dessus de 3000 mètres ;
  • Formations à la dure chez les commandos turcs dans les montagnes de Tunceli.

En résumé ? Bakou possède une armée qui a appris dans le feu de l’action, avec une chaîne de commandement adaptée, un appui logistique solide et une vraie doctrine de guerre en haute altitude. En l’état, c’est un rouleau compresseur que peu d’acteurs régionaux peuvent contester sur ce terrain.

L’armée arménienne : des efforts épars, sans colonne vertébrale

À l’inverse, les Forces armées arméniennes peinent à sortir la tête de l’eau :

  • Pénurie chronique de personnel, moral au tapis ;
  • Absence de système cohérent pour la formation et la rotation des troupes ;
  • Matériel déficient, surtout pour la vision nocturne, les communications et la conduite du feu ;
  • Logistique vacillante dans les secteurs montagneux isolés ;
  • Réserves mal structurées, mobilisation inefficace.

Même avec des formations prestigieuses comme celle de la HAWS en Inde, les soldats arméniens restent des talents isolés dans un système qui ne les valorise pas. Et face à une armée azerbaïdjanaise qui contrôle les airs, domine le renseignement et a l’initiative tactique, les unités spéciales arméniennes risquent de se heurter à un plafond de verre.

HAWS : un coup de pouce tactique, pas une révolution

Ce que la HAWS peut apporter, à court terme :

  • Des combattants mieux formés, physiquement et psychologiquement ;
  • Une vraie compétence en terrain difficile : survie, infiltration, assaut ;
  • Une approche nouvelle de la guerre en montagne.

Ça peut clairement faire la différence dans certains secteurs sensibles, comme la zone frontalière du Syunik, où de petites unités peuvent mener des actions de harcèlement ou des infiltrations ciblées.

Mais voilà le hic…

Des limites stratégiques lourdes

Manque d’infrastructure locale : L’Arménie n’a pas les moyens d’entraîner massivement ses SSO ni de les intégrer pleinement dans une doctrine d’ensemble. Effet de volume insignifiant : À raison de 100 à 150 hommes par an formés en Inde, on reste très loin d’une force spéciale structurée et opérationnelle à l’échelle nationale. Un usage marginal en guerre totale : Dans une guerre classique dans le Caucase, ce sont l’artillerie, la DCA, les drones et les brigades mécanisées qui font le match — pas les commandos, aussi bons soient-ils. Dépendance à l’étranger : Sans industrie de défense autonome, Erevan reste vulnérable aux ruptures d’approvisionnement. En cas de crise, tout peut s’effondrer.

En clair, même avec le meilleur des entraînements, l’effet restera limité à quelques coups d’éclat ponctuels. Rien qui puisse rebattre les cartes à grande échelle.

Du côté de Bakou : vigilance renforcée

Même si l’avantage est net, l’Azerbaïdjan ne peut pas rester les bras croisés. Plusieurs signaux doivent être pris au sérieux :

  • Formation de cellules arméniennes capables de mener des infiltrations dans les zones frontalières, voire en profondeur ;
  • Adoption de tactiques d’embuscade façon HAWS : discrétion, mobilité, destruction de cibles logistiques ;
  • Renforcement de l’axe Erevan–Paris–New Delhi : chacun apportant une brique à la reconstruction de l’armée arménienne.

La stratégie de l’Arménie est compréhensible — diversifier ses partenariats, s’adapter, gagner en précision. Mais face à une armée azerbaïdjanaise qui tourne à plein régime, soutenue par Ankara et Islamabad, l’équation reste très défavorable.

Le passage par la HAWS ? C’est un stimulant, pas un antidote. Le rêve de revanche est là, mais il lui manque encore les fondations. Pour Erevan, le défi n’est pas seulement d’avoir de meilleurs soldats — c’est d’avoir un système capable de les faire gagner.

La riposte de Bakou : lucidité, sang-froid et cap stratégique

Loin de s’affoler face aux gesticulations tactiques d’Erevan, l’Azerbaïdjan aborde cette nouvelle phase du bras de fer régional avec méthode et assurance. Oui, le rapprochement entre l’Arménie et l’Inde, avec en toile de fond la formation à la HAWS, constitue un signal politique. Mais dans les faits, Bakou possède déjà l’arsenal nécessaire pour verrouiller la situation — à condition d’ajuster certains curseurs stratégiques.

Ce que Bakou peut (et doit) faire dès maintenant

1. Renforcer le renseignement à la frontière
Surveillance renforcée, détection précoce des unités SSO infiltrées : il s’agit de muscler les capacités ISR (Intelligence, Surveillance, Reconnaissance) tout au long de la ligne de contact. Drones, capteurs, surveillance électronique — tout doit converger vers l’anticipation.

2. Intensifier l’entraînement contre les incursions en montagne
Des exercices conjoints avec les forces turques et pakistanaises doivent se multiplier, notamment sur la neutralisation de petites unités ennemies opérant en terrain escarpé. Objectif : rendre inopérant le modèle tactique transmis par la HAWS.

3. Mobiliser les leviers diplomatiques
L’Inde veut jouer les équilibristes ? Très bien, à Bakou de faire pression dans les arènes multilatérales, bilatérales, et via l’OCI ou le Mouvement des non-alignés, pour pointer du doigt la militarisation croissante de l’Arménie — et mettre New Delhi face à ses responsabilités régionales.

4. Réponse symétrique assumée
Renforcement des SSO azerbaïdjanaises, accélération des programmes de formation en Turquie et au Pakistan, et surtout : création d’un centre de guerre en haute altitude, made in Azerbaijan. De quoi envoyer un message clair à tous les apprentis saboteurs.

5. Communication offensive
Bakou doit prendre la main sur le narratif international. L’objectif ? Casser l’image d’une Arménie "défensive" et exposer l’alignement Erevan–Paris–New Delhi comme un facteur de tension. Montrer que l’Azerbaïdjan reste, lui, dans une logique de stabilité et de responsabilité régionale.

Les recommandations du moment — version Bakou

  • Garder la tête froide : ne pas surestimer l’effet HAWS, mais rester attentif à toute tentative arménienne d’utiliser ses SSO à des fins de harcèlement.
  • Capitaliser sur l’expérience turque et pakistanaise pour étoffer la doctrine SSO nationale, avec une attention spéciale portée à l’environnement montagneux.
  • Utiliser la diplomatie comme levier de dissuasion, notamment en qualifiant les aides militaires étrangères à Erevan de sources d’instabilité.
  • Raffermir le triptyque Bakou–Ankara–Islamabad en tant que pilier stratégique, prêt à faire face à toute recomposition régionale.
  • Pousser l’industrie de défense à un nouveau palier, avec priorité à :
    • La précision (artillerie guidée, munitions intelligentes) ;
    • Les technologies anti-SSO (drones de surveillance, systèmes de brouillage, vision nocturne) ;
    • L’autonomie industrielle stratégique.

Un effet d’annonce arménien, une réalité intacte pour Bakou

Le voyage de la délégation arménienne en Inde et la formation envisagée à la HAWS marquent sans doute l’entrée d’Erevan dans une nouvelle séquence : celle d’un renforcement asymétrique ciblé, sur fond de repositionnement géopolitique.

Mais tant que l’Arménie ne réforme pas son système logistique, ses mécanismes de mobilisation et sa structure de commandement, ce n’est rien de plus qu’un ravalement de façade. Un maquillage tactique qui ne masque en rien la fragilité stratégique.

L’Azerbaïdjan, pour sa part, conserve une supériorité structurelle nette, consolidée par une armée moderne, un tissu industriel de défense en plein essor, et un réseau d’alliances solide. À condition de maintenir le cap — diplomatique, technologique, opérationnel — Bakou est en position de neutraliser toute tentative de percée arménienne, qu’elle vienne du sol, des airs ou d’un sommet himalayen.

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